J'aurais aimé croire en un Dieu, j'aurais aimé qu'il me dise que l'adultère est pêché. Je ne suis pas mariée mais je trompe. Sans m'en rendre compte j'arrache un c½ur, j'enlève le plaisir pour ne pas en avoir. J'ai perdu le goût du plaisir, ce goût que chaque aliment nous donne, ce goût que chaque aliment que j'ai vomi m'a donnée.
Dieu n'ai pas si grand, il n'a pas su m'aider ou peut être n'aide-t-il que les pires et que je ne suis pas des pires ?
Je me souviens revenir en courant chez moi. Je me souviens des larmes qui coulaient et que j'ai vite dissimulé pour ne pas avoir à supporter les questions de papa, de mon « babou » à qui je n'ai dit mot. J'aurais pu lui avouer mais à quoi bon le faire supporter ma tristesse ? N'a-t-il pas d'autres problèmes ?
Je reviens en courant, je sens pour la dernière fois le vent sur mon visage, c'est la dernière fois que la vie a un sens pour moi. J'ai quatorze ans et je regrette déjà la vie, je ne ressens plus son goût pourtant c'est ce que la drogue me donnais, elle le multipliait même.
Enfin je suis chez moi, les yeux gonflés par les larmes.
- Ça va ? me dit Babou, il ne me regarde pas, je peux lui répondre.
- Oui. Et je pars en courant, je m'isole dans ma chambre et fais éclater ce dernier sanglot. Je ne pleurerai plus après, ce n'est pas une promesse mais la triste vérité.
J'avance, depuis ce jour, sans pouvoir ressentir, j'avance et je ne m'en rend même pas compte, j'avance sans en avoir le sentiment, un jour je serai mère puis grand-mère, un jour j'aurais un travail, je serai au chômage, je voterai... Mais, non je n'avancerai pas, je ne le peux plus, je ne vois plus le temps passer, je vis mais mon intérieur est mort, il est parti avec lui et mon secret.
C'est un sentiment si difficile à expliquer, que seule moi le comprends. Je me souviens une fois de plus tromper, une fois de plus je fais l'amour avec un autre que mon petit copain, une fois de plus j'accomplis une tâche qui ne me donner aucun plaisir, une fois de plus j'ai trompé sans m'en rendre compte.
« Il est décédé » ... J'écoute cette voix déchirée, j'écoute cette mère blessée parce que je ne dis rien, je ne raccroche pas, j'écoute le silence, j'aimerais me réveiller de ce cauchemar mais j'ai déjà perdu toutes notions du temps : quand est ce que je l'ai quitté ? Quand ai-je dû courir ? Ai-je été lâche il y une semaine o deux jours ?
Le silence est dur, mais il est si bon, à quoi bon parler ? A quoi bon s'avouer que la drogue est mauvaise ? Le silence est dur et excuse ma faute, c'est à cause de moi : je lui ai dit mon secret, je lui avouais le mal d'amour d'un homme qui se donne du plaisir avec le corps insouciant de la petite fille que j'étais.
Le viol... Combien de temps ai-je mis à donner un nom à tous ces cauchemars, à tous ces gestes que je continuais à faire ? Combien de temps ai-je mis à comprendre qu'un méchant clown avait abusé de moi ? C'est si dur d'avouer que l'on est souillé à vie, qu'on préfère se taire.
Il y a quelques jours j'ai eu treize ans, l'âge peut être de comprendre que la vie n'est pas rose, l'âge où l'envie de pleurer est profonde parce qu'enfin le mal a un sens et que l'on souffre. Treize ans, âge où on n'envisage pas pire que soi, âge que je dois avoir encore. Je viens donc d'avoir treize ans, j'ai encore menti pour pouvoir sortir, je vais le voir cet ami, « mon » ami, le seul auquel je mettrai un possessif, le seul qu'aujourd'hui je nomme ainsi parce que son nom m'échappe, la mort s'empare de trop de chose parfois.
Aujourd'hui j'ai décidé de li avouer ce que j'ai compris en enterrant ma grand-mère. C'est là que la mort m'a touchée la première fois ; j'aurais aimé que se soit la dernière fois. Dieu ordonne-t-il la mort ?
Je suis debout, le cercueil est dans le trou, on va le recouvrir de terre, le visage de mamie me revient et je l'entends me dire « tu as déjà souffert pour ne pas pouvoir pleurer ma mort », je ne savais pas de quoi elle parlait mais je suis debout, je jette la rose et ne ressens aucune douleur, je ne pleure pas sa perte alors qu'il lui restait du temps. Me fallait-il sa mort pour que toutes les images, soudain, surviennent ? La mort a-t-elle voulu me condamner avec mamie ?
La mort fut longtemps ma compagne de jeu, mais je crois qu'elle n'a jamais voulu de moi, elle m'a offerte souffrance sur souffrance. Elle s'est donnée à mes proches et m'a offerte la place de spectatrice.
Aujourd'hui, je regarde encore le spectacle, j'observe le monde de l'extérieur sans m'interposer pour que les choses changent. J'applaudis parfois, je tape dans mes mains qui ont touché son visage froid. « Il est décédé », « il est décédé », ses phrases restent dans ma mémoire, comme si cette voix ne pouvait s'éteindre. Certaines voix ne s'éteignent jamais, pourtant la sienne je l'ai oubliée, quels étaient ses mots ? Je t'aime ont-ils étaient ses derniers mots ?
Super soirée ! Enfin de la drogue à volonté, on a su volé le bon sac, il y avait assez d'argent pour notre or, notre butin, notre héroïne. Piqûre sur piqûre, le goût de la drogue ne me revient qu'aujourd'hui avec les prises de sang. L'infirmière me prend quelques tubes mais elle me fait un garrot, elle cherche ma veine et je n'ai qu'une envie, lui dire « je sais le faire ».
La mort est le meilleur sevrage, elle remplace l'héro par le suicide, elle remplace la haine contre la peine.
Savait-il que se serait sa dernière piqûre ? Savait-il qu'avec cette dose il rendrait l'âme ? Savait-il à quel point je l'aimais ?
On regrette toujours une fois les gens partis. Il part et on se dit qu'on aurait pu lui dire telle ou telle chose.
Moi je n'ai pas regretté d'avoir oublier un geste envers lui avant qu'il meurt, j'ai regretté de lui en avoir trop dit. Oui c'est ma faute. J'aurais aimé me mettre à genoux devant « il est décédé », j'aurais voulu m'excuser auprès de cette mère à qui j'ai enlevé le fils mais jamais je n'ai osé un tel pas, non jamais je me suis dite j'irais à son enterrement.
Le suicide ne mérite pas d'être valoriser parce que se droguer c'est se suicider...
Combien de fois ai-je regretté ce geste ? Je ne sais plus compter mais je me le suis reprocher tant de mois.
Je me suis assise près d'une tombe et j'espère que c'est celle de mon ami, j'essaye de me souvenir de son nom mais la mort l'a effacé de mon esprit, la mort s'est emparé de moi telle une enfant qui s'attache aux jeux de ces camarades.
L'enfant, grande source d'insouciance, fruit de dispute sans importance alors que la faim crie dans le monde et la mort touche partout dehors. L'enfant que j'étais était de ces capricieux dans les supermarchés, ceux dont les parents ont honte parce qu'ils sont impuissants :
- Non je ne veux pas celle là mais la rose.
- Hier tu voulais la bleue, tu as décidé alors je prends la bleue.
- Non je veux la poupée rose puis la bleue aussi, quelques pleurs et le tour est joué.
- Bon arrête de pleurer je prends la bleu et la rose.
Oui l'enfant est l'insouciance à l'état pur, Père Castor raconte les plus jolis contes et le Père Noël dépose toujours des cadeaux au pied du sapin.
Quand était ce mon dernier Noël heureux ? Quand est ce que j'ai sourit la dernière fois sans faire semblant ? Le sourire est parfois si trompeur, combien de personnes ai-je pu tromper ainsi ? Et non le viol ne se lisait pas dans mes yeux et la mort n'est pas écrite sur mes lèvres. J'ai souris dans le monde dans lequel je ne me sentais plus, j'ai sourit pour ne pas blesser Babou. L'insouciance de l'enfance est toujours en moi, Babou est le plus fort et je ne veux le blesser, son honneur serait en jeu et j'espère toujours que les copines me disent « ton papa c'est le meilleur ». Le meilleur a-t-il vraiment un sens ? A-t-il vraiment sa place dans un monde qui se meurt ?
C'est ainsi que j'ai avancé dans la vie, à chaque pas je me suis posée des questions, les réponses restaient silencieuses de l'intérieur, c'est l'extérieur qui répondait selon l'humeur. Certains me jugeraient schizophrène, je dirais plutôt qu'il n'y a qu'un moi mais que l'intérieur est mort alors l'extérieur se manifeste.
Les jours où la notions du temps me revient, les jours où je ressens être quelqu'un, je pense être folle, je me fais peur à moi-même. Ces jours là je n'ose pas me regarder, je ferai honte à mon ami et à Babou aussi. Je me surprends même à me demander pourquoi la mort ne me prend pas. Babou pourquoi ne veut-elle pas m'achever ? C'est le délire d'une folle pas l'espoir d'une suicidaire.
- Elle est bizarre !
- Euh ...
Voilà la seule réponse de celle que je dois appelé meilleure amie, celle à qui je dois tout confier alors que je m'en fout. Elle n'a rien compris, je ne veux pas qu'elle me plaigne, je veux qu'elle me protège. Aujourd'hui je ne peux le faire seule, je ne ressens rien, le vent souffle, je tombe malade : sans le sentir, sans le savoir je ne me suis pas assez couverte.
Meilleure amie n'a pas de sens, en vérité aucun mot n'a de sens même la mort. Les mots s'alignent sur les feuilles pour soulager mais seul celui qui les écrit, les comprend. Les autres ne peuvent rien savoir, ils ne peuvent même pas distinguer le vrai du faux. Seul celui qui écrit a les secrets mais parfois les secrets sont faits pour être dévoilés : mon ami est mort !


